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En février dernier, ce jeune couple de Calais a gagné 23 millions de francs au Loto. Après la chance, comment va la vie ?

Serge et Muriel n’en reviennent toujours pas. Il y a neuf mois, ils étaient interdits bancaires. Aujourd’hui, ils sont milliardaires. À Calais, où ils habitent depuis toujours, le jeune couple nous a reçus dans sa nouvelle maison. Là où le Loto se voit le plus. Profitant de ce que leurs quatre petiots étaient à l’école, nos hôtes nous ont parlés à cour ouvert. De l’avant et de l’après Loto. De leur joie mais aussi de leurs craintes. Serge a trente-six ans. Pour ce grand gaillard, hier routier sympa, l’avenir rime désormais avec sérénité. Blonde et rieuse, Muriel a vingt-sept ans. Son ventre rond annonce la prochaine naissance d’un petit cinquième. Le bonheur quoi ! Pourtant, depuis que le Loto est entré dans leur vie, la jeune femme est sur le qui vive. C’est elle qui prend aujourd’hui la parole. Mais son témoignage est le fruit d’un échange entre eux deux. Dans les mots et les sourires de Serge et Muriel, il y a toute la générosité et la chaleur des gens du Nord. Et une richesse, qui ne doit rien au Loto.

Le 27 février dernier, en dix minutes, toute notre vie a basculé. Serge a été faire son Loto. Seize francs comme d’habitude. Pour lui, c’est comme une gourmandise. Ce jour-là, il en a profité pour contrôler les chiffres qu’il avait joués dix jours plus tôt. Et là, vertige. Son bulletin, c’est le gros lot : 23 millions de francs ! Deux milliards trois cents millions de centimes ! Imaginez...

Depuis la mort de son père il y a trois ans, Serge était persuadé qu’un jour il gagnerait. Moi, évidemment, je n’y ai jamais cru une seconde. Et cela a souvent été une pomme de discorde entre nous. Il faut dire qu’avant, c’était vraiment la galère. Serge, chauffeur routier, travaillait, travaillait, travaillait. Et, entre deux, il travaillait encore. Tout ça pour un petit 10 000 francs nets mensuels, engloutis par le remboursement de nos dettes. On avait acheté une maison. Une toute petite maison avec deux chambres pour six. Un gouffre financier qui nous avait fait plonger. Le lundi matin, je voyais Serge partir pour la semaine, sans moral, jamais tranquille. Il vivait un peu comme un zombie. À force d’être sur les nerfs et toujours financièrement dans le rouge vif, on se disputait quand il rentrait. Moi, pendant les week-ends, je distribuais des prospectus dans les grands magasins. Pour gagner 500 francs de plus. En tout, avec les allocations familiales, on vivait avec 13 000 francs par mois. Ce qui ne nous empêchait pas d’être heureux...

Mais revenons à ce 27 février. On a filé sur Boulogne, pour faire certifier notre bulletin gagnant à la Française des Jeux. Jamais je n’oublierai ces 40 kilomètres entre Calais et Boulogne. C’était fou ! D’interdits bancaires, on était devenu milliardaires. Reste qu’on avait juste 200 francs en poche pour vivre le week-end, rien dans le frigo, et plus d’essence dans la voiture. Nous étions en état de choc. On riait et on pleurait. On était heureux et on avait peur. Peur qu’il y ait une erreur. Peur aussi de nous perdre. J’étais gaie et triste à la fois, car je savais que plus rien ne serait comme avant. Qu’on faisait une croix sur notre passé.

Le chemin du retour a été différent. D’abord parce que nous étions rassurés : ces 23 millions de francs, on les avait bien gagnés ! Pour rentrer, on a pris de l’essence : 50 francs. Puis on a commencé à élaborer des projets. Qu’allait-on faire de tout cet argent ? D’abord, rembourser nos dettes. Puis, acheter une maison avec une chambre pour chaque enfant et un jardin. Acheter aussi une voiture assez spacieuse pour transporter toute notre petite famille. Partir en vacances. Mais surtout mettre de l’argent de côté et faire des placements, pour ne plus jamais vivre la galère.

Lorsque nous sommes arrivés à la maison, Serge a expliqué aux enfants qu’on allait changer de vie. Romain, notre grand de huit ans, est alors venu me voir en me disant : " Dis Maman, cela veut dire que maintenant, lorsque les biscuits seront mous, je ne serai plus obligé de les manger avant d’ouvrir un nouveau paquet ? " J’ai fondu en larmes.

On a dû attendre une semaine avant de toucher le gain du Loto. Une semaine sans dormir. À rêver tout haut de notre nouvelle vie. À se dire aussi : " Surtout, gardons les pieds sur terre ! " On a très vite décidé de partager notre bonheur, en faisant des donations à chacun de nos frères, sours et parents. Mais nous avions une trouille bleue de perdre notre bulletin gagnant. Sans lui, adieu nos 23 millions de francs... Alors la nuit, on le mettait sous l’oreiller.

Et puis, le jour " J " est arrivé. C’était un vendredi. On s’est fait tout beaux. Comme pour un mariage. À Boulogne, dès que la Française des Jeux nous a remis le chèque, je l’ai rangé soigneusement dans mon sac, et j’ai filé sur Calais pour le déposer à la banque. Elle était fermée, mais ce jour-là, le directeur m’attendait. Et avec impatience ! Comme prévu, j’ai pris de l’argent liquide : 150 000 francs. De " l’argent de poche " pour palier aux urgences de ceux qui, dans la famille, avaient des fins de mois difficiles, voire pire. On savait par exemple, que faute d’argent, les enfants de la sour de Serge n’avaient pas eu leur Noël. Il fallait rattraper ça.

Quinze jours après, nous sommes partis aux Caraïbes. Avec Serge, on s’était dit : ce sera notre voyage de lune de miel. En fait, on est parti à neuf. Nous six, ma petite sour Hélène, l’un de mes frères et sa femme. Et on est revenu à dix, car c’est là-bas qu’on a conçu notre petit cinquième. Il va s’appeler Tom. Un enfant de la chance.

Quand on touche une somme pareille, on devient parano. Moi, j’ai eu envie de me protéger du monde extérieur. Nous n’avions pas envie de dire qu’on avait gagné. Pas envie d’en parler. Au début, on s’est même sentis épiés. Avec l’impression que les gens du quartier nous regardaient de travers. Quand Serge est passé dans le journal, ça a été un soulagement. Enfin, nous n’étions plus suspects.

Avec le Loto, on s’est payé un grand plaisir. Gratis en plus. Remettre en place ceux qui hier nous écrasaient. Je pense aux banques et aux organismes financiers qui nous ont contactés à la file indienne, pour nous proposer des placements. Quel bonheur de les envoyer paître en leur rappelant leur mépris d’hier ! En quelques heures, nous sommes passés dans un autre monde. La veille on n’était " rien " et on nous méprisait. Le lendemain, on mangeait avec des banquiers. Aujourd’hui, on veut nous plaire, nous séduire... On nous considère. C’est dérisoire et parfois très énervant.

Depuis qu’on a fait des donations, il y a des choses qui me gênent. Dans la famille, certains ont changé. Avec notre Loto, ils ont pris la grosse tête. On a droit aux critiques. Ils sont furieux de voir que je continue à aller dans les mêmes magasins, que je regarde les prix, qu’on pose le papier peint nous-mêmes, qu’on achète les choses parce que ça nous plaît et non parce que ça coûte cher. Ils pensent, en fait, que nous ne sommes pas à la hauteur de notre... fortune. Ils aimeraient qu’on change de " style ". Donc, de milieu. Sans doute se sentiraient-ils alors revalorisés eux-mêmes.

Changer, ne plus être moi-même : c’est ce qui me fait le plus peur. Je suis sans arrêt sur le qui-vive. Ici, tout ce que vous voyez - les meubles, le matériel, etc - on l’a gagné. C’est dû au Loto. C’est un don, un cadeau. Mais ma famille, je la construis moi-même. Et c’est toute la différence. Le Loto, finalement, c’est un peu comme un intrus dans notre vie. C’est sûr, il nous permet d’assurer notre avenir et surtout celui de nos enfants. Mais ça ne suffit pas. Il faut qu’ils aient d’autres valeurs que l’argent. Des valeurs humaines.

Serge vit le Loto plus tranquillement que moi. Peut-être parce que c’est lui qui a gagné. Toutefois, une chose le tracasse vraiment : il n’a plus à gagner sa vie, mais voudrait quand même travailler. Sans prendre la place d’un chômeur ! Alors, il va monter une petite société immobilière. Pas pour spéculer, bien sûr. Pour réhabiliter des logements et les louer à petits prix à des familles modestes.

Depuis le Loto, Serge et moi avons du mal à nous retrouver. Franchement, il y a des moments où je regrette. C’est bête à dire, et sûrement difficile à comprendre... mais il me semble qu’on m’a volé quelque chose. J’ai peur de ne plus avoir de rêves.

Source : L'Humanité (France BERLIOZ)