Il n'aimait pas les pauvres, ceux qui marient
mal les couleurs, les rayures avec les carreaux, qui se meublent rustique
sans déprime, qui se syndicalisent mais pétitionnent pour
la fermeture d'un foyer Sonacotra voisin, qui militent pour la paix dans
le monde et bataillent une place de parking, qui habitent avec satisfaction
et revendication une banlieue pourrie
Pauvre, pourtant il l'était… Savoir qu'il ressemblait à
ces démunis d'ambitions et de rêves lui était insupportable
Il n'avait quasiment aucune chance de passer du bon coté, n'avait
fait aucune étude, ne possédait pas le moindre talent, n'était
ni entreprenant ni très courageux. Les perspectives d'une vie meilleure,
plus confortable, étaient nulles. A la vérité, il
était aussi mesquin que ceux qu'il dénonçait et désignait
comme l'exemple à ne pas suivre. Une dérive qu'il attribuait
à son combat quotidien pour la survie ordinaire. Mieux né,
il aurait bien sûr été d'une infinie générosité.
Il souffrait du syndrome du loufiat - le serviteur qui s'identifie au
maître, voire le dépasse dans ses exigences. Le propre du
minable qui en rajoute toujours une couche, du fonctionnaire de police
zélé, ou du connard qui abuse de son autorité.
À trente-cinq ans, il avait encore des illusions d'adolescent
sans l'ombre d'un projet. Ce qui ne l'empêchait d'être encombré
d'une femme, à son sens dépensière, et de trois mômes.
Son emploi de caissier, dans une agence bancaire de quartier, le rendait
un peu plus amer chaque jour, l'image que lui renvoyaient ses collègues
ravis de leur quatorzième mois le désespérait. Il
ne crachait pourtant pas sur cette prime de fin d'année et n'en
faisait aucune publicité auprès de sa femme. Il la gardait
pour lui comme de l'argent de poche, un fond de caisse qu'il n'aurait
pas à justifier. Il la claquait toujours avec des putes, jamais
en jouets pour ses enfants. Sa femme n'ignorait pas l'existence de cette
prime, ni même comment elle était dépensée.
Pragmatique, elle préférait qu'il la dilapide ainsi plutôt
qu'il n'achète de la drogue. Les années passées à
ses cotés l'avaient renseigné sur la nature humaine et ses
bas instincts.
Par sa fonction de caissier, il avait cru un moment pouvoir détourner
des fonds mais il s'était rapidement aperçu que la procédure
de contrôle du système bancaire lui interdisait le moindre
écart. L'honnêteté ne l'étouffait pas, mais
il n'était pas con au point de céder à des sirènes
chimériques porteuses et transporteuses d'emmerdes. La tentation
quotidienne était là, à portée de main ; la
sanction pas loin, avec sinon la prison, du moins une éviction
certaine sans indemnité. Son job était pesant, ses coreligionnaires
détestables, à moins que ce ne fut l'inverse, mais il y
tenait faute de mieux. Idem pour sa femme. Elle baisait, pas très
bien, mais quand il le voulait, et c'était déjà ca
!
Pour démarrer la seconde partie de sa vie du bon pied, s'arracher
de sa médiocre condition, il lui fallait de l'argent. Comme il
était incapable de le trouver sur terre, il attendait qu'il tombe
du ciel. Il s'intéressa au loto. En ce sens, il copiait là
encore les gens d'en bas tellement méprisés.
Au début, il joua la date anniversaire de ses enfants, puis la
sienne. Sans succès notoire. Ce fut ensuite au tour du numéro
d'immatriculation de sa Renault Mégane qui lui fit gagner, un jour,
le remboursement de sa mise.
C'était un bon début même si les années risquaient
d'être longues jusqu'à la fortune.
*********
C'est en caressant la chatte de sa femme, qu'il reçut la grâce.
La touffe de sa compagne au creux de sa paume, il fut illuminé.
Il ne bandait pas, mais il vit très distinctement les six chiffres
sortants du loto prochain.
Il les joua.
Les six chiffres sortirent, faisant de lui l'unique gagnant d'une session
exceptionnellement bien dotée.
Il l'avait toujours su et intimement proclamé ; je serais riche
un jour. Ce jour était venu.
Enfin fortuné, il pouvait s'offrir toutes les libertés,
la tranquillité. Il se trouva brutalement trop entouré à
son goût.
Il solda sa famille par un chèque, proposant la moitié de
ses gains à sa femme. Rien ne l'en obligeait, tout avait été
fait en grande discrétion. Il y mît malgré tout une
condition, qu'elle se sépara de lui et éleva seule ses rejetons.
Bien gérés, les fonds qu'il lui abandonnait devaient entretenir
plusieurs générations de fainéants.
Sa générosité s'exprimait enfin selon son authentique
nature.
Sa femme eut du mal à contrôler ses émotions. Recevoir
le même jour deux bonnes nouvelles était si inattendu, qu'elle
ne sut dire avec certitude, de la donation et de la rupture, laquelle
était la meilleure. En son for intérieur, elle savait que
ces onze années passées en couple n'étaient pas si
bien payées… Elle accepta néanmoins tout et vite avant
qu'il ne se ravisât, pour s'installer ailleurs avec l'argent mais
sans qu'il lui ait livré le secret du loto gagnant.
Débarrassé de ce lourd fardeau, il avait l'esprit serein.
La conscience tranquille d'avoir agi en honnête homme, en père
de famille responsable.
La grande vie pouvait commencer. Elle démarra chez le concessionnaire
Ferrari où il passa commande de deux modèles de la gamme.
Il avait toujours été indécis, mais aujourd'hui il
n'avait plus à choisir. Il commanda aussi une Corvette 59 aux Etat-Unis.
Comme ça, uniquement pour la faire vieillir dans son garage.
Ses fêtes étaient somptueuses, il arrivait en discothèque
avec trois putes d'Europe de l'Est, faisait fermer la boîte et champagnisait
les captifs volontaires. La classe, c'est un truc inné.
Il se mettait au bout du comptoir et jouait les gourous. A la maudite
époque de la misère, il hésitait à faire profiter
son environnement de ses analyses pointues. Pour la simple raison que
sa situation peu enviable nuisait à la crédibilité
de son discours. Désormais, plus rien ne s'opposait à ce
qu'il pérore sur tout et sur le reste, qu'il dispense ses conseils
aux conseillers financiers qui l'accompagnaient en permanence ou aux nécessiteux
de passage. Il faisait également partager ses hautes vues aux dealers
- qui évidemment n'en avaient rien à foutre. Parce qu'il
avait découvert la coke et se mettait des camions de poudre dans
le nez.
Il buvait tellement qu'il se demandait parfois, l'espace d'un instant
seulement, s'il n'était pas en train de devenir alcoolique. Puis
très vite, il passait à une autre question. Ou il buvait
encore un coup et partait faire une virée en Féfé
totalement bourré. C'est au cours d'une balade nocturne qu'il planta
la première. La seconde lui fut volée par un mec qu'il ne
connaissait pas et à qui il avait confié les clés.
Ni l'une ni l'autre ne lui furent remboursées.
De toute façon, il emmerdait les assureurs, cette race de voleurs.
Dans sa villa de quatorze pièces, il s'ennuyait un peu lorsque
ses putes dormaient. Il prenait tellement de dope et d'amphé qu'il
ne dormait plus, ne bandait plus non plus.
Il voulut revoir ses enfants, se ressourcer.
Il arriva tel un magicien, couvert de cadeaux, dans une longue limousine
américaine acquise pour l'occasion. Ses enfants le reconnurent,
c'était bon signe. Sa salope d'ex-femme avait déjà
refait sa vie. Son nouveau compagnon fit grise mine en le voyant débarquer.
Ce freluquet, dégarni avant l'âge légal, avait tout
du clampin, une caricature, avec ses faux airs d'intello, son allure Décathlon
et sa carte de militant écologiste. Un blaireau de la pire engeance
: le profiteur qui se la joue social.
Comment cette femme, après avoir vécu avec lui, pouvait-elle
s'enticher d'un pareil usurpateur ? À croire qu'elle n'avait rien
retenu des leçons de vie qu'il lui avait si régulièrement
prodiguées.
Lui, c'était un prince, dans son costume de bonne coupe, il allait
humilier le beau-père de ses enfants. Il invita son petit monde
sans distinction à Disneyland, pour un week-end complet.
Ce fut le seul à s'éclater avec Buffalo Bill, les canards
et les souris et le seul encore à deux heures du matin à
faire la fête dans le hall de l'hôtel, à chanter des
paillardes et balancer des bouteilles de champagne contre les fresques
murales. La sécurité dût le rappeler à l'ordre.
C'était fou ça !!! Le personnel d'un parc d'attractions
ne sachant pas faire la bombe. À la tête du parc, il saurait
diriger et motiver ces pisse-froids. Il pensa en faire construire un concurrent
mais mieux foutu, surtout et d'abord pour ses enfants et leurs amis, même
si ceux-ci n'appréciaient que modérément l'endroit.
Mais son idée ne survécût pas à son dégrisement.
Avant de quitter sa famille, il essaya de mettre une main aux fesses
de la mère de ses enfants ; elle se déroba. Puis il donna
ses ordres dans le désordre ; construire une piscine dans leur
jardin merdique, bien travailler à l'école, remplacer le
bâtard qui leur servait de chien au profit d'un modèle de
race - standing oblige, appeler régulièrement leur père
qui les aimait tant et ne jamais oublier leur noble extraction, une belle
lignée de seigneurs.
Il finit le week-end dans une boîte échangiste. Il y avait
ses entrées sans pétasse et quelques intérêts
dans la maison. Être partout le maître avait du bon, les tapis
rouges se déroulaient sous ses pieds.
******
Ce fut chez Lasserre, un restaurant bien classé par le guide Michelin
où il avait convié une vingtaine de personnes pour fêter
le premier anniversaire de sa retraite financée par la Française
des Jeux, que ses cartes Visa Premier, Master Gold puis son Américan
Express Platinium furent refusées par la machine de transaction
sûrement défectueuse.
Ne doutant plus de rien, il voulut signer sur la nappe, mais le maître
d'hôtel, courtoisement lui rappela qu'il n'était pas Picasso.
N'ayant ni chéquier ni espèce sur lui, il laissa en gage
sa Rolex en or. Et de rire de cet incident et d'exiger sur le champ une
autre bouteille de champagne.
Il ne revint jamais récupérer sa Rolex.
Ses banquiers se mirent à appeler souvent. Il répondait
mais il était tellement stone qu'il oubliait l'objet de l'appel
à peine le téléphone raccroché.
Il devint bientôt indésirable dans les discothèques
et les clubs échangistes ou il avait ses habitudes. D'abord parce
qu'il avait opté pour des putes Zaïroises plus suggestives,
mais aussi un peu trop voyantes et surtout que la totalité de ses
chèques, leur était renvoyé impayée.
Un matin, il se réveilla en faisant le cruel constat qu'il était
fauché.
Comment avait-il pu claquer autant de blé en si peu de temps ?
L'addition était énorme. Il s'était cru à
l'abri du besoin pour toujours et son bateau prenait l'eau de tous les
côtés. Pour preuve, cette affichette " A vendre "
que les huissiers avaient collée sur le portail de sa maison. Elle
partit rapidement à l'encan, sa Corvette 59 rouge ne fut pas dissociée
du lot. Une nuit, des petits voyous piquèrent les quatre roues
de sa limousine américaine et rallongée ; elle finit sur
cales et doit encore y rouiller.
Les gens sont des gougnafiers sans mémoire, sans cœur et
sans intelligence. Ils les avaient nourris et amusés et maintenant
tous lui tournaient le dos. Il dut se porter candidat à la longue
liste de demandeurs d'Hlm de la ville de Paris, et en attendant l'affectation
d'un logement, il intégra une chambre modeste mais propre dans
un quartier populaire intra-muros, mais près des murs.
*****
A l'époque où il était employé de banque,
son sens des réalités naviguait entre conscience de sa médiocrité
et ambition d'être calife à la place du calife. Une position
un peu bâtarde, à la fois modeste et velléitaire.
Depuis, cette relative objectivité avait fait place à une
subjectivité complètement débridée. La coke
était passée par là, lui faisant découvrir
combien il était exceptionnel. Il était le roi du monde,
et rien, rien ne pouvait plus lui résister.
Ce qu'il avait fait une fois, il pouvait le réaliser encore.
Gagner au loto avait été simple pour lui, il avait le bon
œil, une bonne étoile, la chatte. Il allait gagner encore
une fois, et tout rentrerait dans l'ordre.
Le directeur de sa banque ne partageait pas son enthousiasme, il ne pouvait
pas compter sur son soutien. Cette frilosité était bien
française. Un banquier américain l'aurait évidemment
suivi.
Il décida de repartir à la conquête des numéros
gagnants - cette fois au moins, il n'aurait rien à partager, ni
joie, ni thune. Et de reprendre la technique qui lui avait si bien réussi
par le passé.
Il se concentra sur le sexe des nanas qu'il rencontrait. Il passait son
temps à caresser langoureusement, regarder précisément,
et léchait des monts de Vénus de toutes sortes et de toutes
pilosités en attendant de visualiser la série de chiffres
qui le sortirait de ce bourbier momentané.
Il était fasciné par la chatte des femmes, tous ces replis,
cette matière, ce labyrinthe à chiffres.
Mais aucune vision ne venait l'illuminer.
Il pensa à son ex-femme. C'est elle qui avait la grâce.
D'ailleurs, elle lui devait le fric de sa nouvelle vie et son confortable
confort. Elle participerait à son projet, il n'y avait pas de doute,
sans question et gracieusement.
Il lui rendit visite un après-midi.
Elle était seule et un peu effrayée de le voir débarquer
; rendre des visites de courtoisie n'était pas dans ses habitudes.
Il engagea une conversation tout miel.
Au bout de trois quart d'heure de lieux communs et autres banalités,
elle lui demanda où il voulait en venir, lui qui avait tout et
qui pouvait tout s'offrir. Si cela avait avoir avec un truc sexuel, c'était
exclu.
Pendant plus de dix ans, elle s'était laissé embarquer
dans ses fantasmes sans dire mot. Désormais affranchie, elle faisait
la sainte nitouche !
Il lui rappela qu'elle tenait de lui l'aisance de sa nouvelle situation.
Qu'il ne regrettait rien de cet élan, tout à fait spontané,
de piété. Mais qu'il attendait en retour non pas un acte
sexuel visiblement redouté, mais un attouchement poétique,
pour des motifs qui la dépassaient et qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Ce qu'elle ne pouvait effectivement comprendre, c'était la perversion,
le vice et la folie de celui qui avait été trop longtemps
son mari. Il fut prié de partir sans histoire, sans heurt, sans
cri.
Cette pétasse, qui se prenait pour une bourge avec son sac Longchamp
et ses escarpins à talons plats, faisait la belle. Elle rendait
ses poils du cul interdits, sa chatte inaccessible, la voulait exclusivement
réservée à son nouvel amour, le blaireau sus-décrit
!
Lui qui s'était montré jusqu'à présent courtois,
pris moins de gants pour la doigter. Il la coinça dans la cuisine
entre la gazinière et le réfrigérateur. Elle se débattit
tellement que dans un geste involontaire mais violent, il l'assomma.
Il fouilla dans sa culotte et attendit que la série de chiffres
magique fasse son apparition, comme d'autres attendent la venue de la
Vierge Marie dans la grotte de Bernadette.
Les trois premiers lui vinrent assez vite. Puis ce fut la panne. Trois
numéros remboursaient à peine l'investissement d'un ticket.
Il était déjà dix-sept heures, les enfants ne tarderaient
pas de rentrer de l'école, il devait faire vite. Il ouvrit un tiroir,
sortit un grand couteau, de ceux que l'on utilise pour débiter
la côte de bœuf et, découpa le sexe de son ex-femme
dans le sens de la tranche, tel un scalp.
Son talisman en poche, il prit la fuite, ça il savait faire, sans
que personne ne l'ait vu.
Ses enfants retrouvèrent leur mère inanimée, baignant
dans une mare de sang. Elle décéda tôt dans la soirée
sans avoir repris connaissance.
******
Dans sa chambre, il colla sa peau de chagrin contre sa joue. La suite
de chiffres attendue s'inscrivit très nettement sous ses yeux.
Statistiquement il était impossible de gagner deux fois un lot,
mais lui était l'Elu.
Ce ne fut pas lorsqu'il toucha un second chèque d'un lourd montant
qu'il se fit interpellé par la police. Il ne reçut la visite
d'inspecteurs que plus tard. Ils étaient venus l'interroger comme
témoin, lui choisit de tout avouer, par gloriole ou par culpabilité
- il ne s'en est jamais expliqué. Les flics furent horrifiés
par cette révélation et la découverte du fétiche
dans le congélateur, empaqueté dans un sac plastique.
Reconnu sain d'esprit malgré la barbarie de son acte, il fut condamné
à une peine de trente années d'emprisonnement assortie d'une
détention de vingt années incompressibles.
Il est tranquille, il apprend l'anglais en prison - il a toujours eut
des difficultés avec les langues étrangères. Lorsqu'il
en sortira, il vivra une retraite confortable, au soleil, dans un pays
étranger, anglo-saxon s'il a été assidu à
ses cours. Il ne dilapidera pas son argent bêtement. Avant son arrestation,
il a malicieusement investi en bourse, sur trois fleurons de l'économie
française : Vivendi Universal, Alcatel et bien sûr France
Telecom.
Source : les chroniques de Madame Chang (une nouvelle de Patrice Jacquet)
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